Après l'Abécédaire de l'Inde, les Chroniques Afghanes, les Chroniques Maya, de fréquents retours en presqu'île de Guérande, des réflexions sur la Roumanie, des promenades à Vienne, voici ENFIN l'Italie, patrie de beauté. Durant quelques gazettes, explorons-la... Dans ce n° également, des indignations et un hommage aux hommes d'Herat...
EDITO : COMMENT ÉCHAPPER À L’ITALIE ?
IL BEL PAESE DOVE IL SI SUONA
MÉMOIRES VIVES : J’AI DEUX AMOURS, L’ITALIE ET PARIS
UNE PAGE DE PUB ?
INDIGNATIONS
HOMMAGE AUX HOMMES D’HERAT
MAXIME DU MOIS
BONNE LECTURE !
Dans ce numéro, il ne sera PAS question de la canicule, ni même de la Fête de la Musique. Sachez seulement que lire Mémoires Vives chez vous, à l’ombre de volets fermés, vous protégera mieux de la chaleur que de chanter à tue tête dehors en plein soleil.
Des envois peuvent s’égarer dans les courriers indésirables. Pour s’assurer de disposer de toutes les parutions de Mémoires Vives, vérifiez vos messageries !
On ne présente pas l’Italie. On l’aime, on est séduit, on veut être l’un des 59 millions (et quelques) Italiens qui se bousculent sur 301 000 km2, mais peut-être plus pour longtemps : le taux de fécondité y est un des plus faibles au monde. On voudrait habiter Rome ou Florence, ou Sienne ou Venise ou n’importe quelle autre de ces merveilles de villes. Et puis, un jour, on s’aperçoit que l’Italie a gagné. Des marchés, des clients, de l’argent, ou le droit de faire partie des premiers Eurograveurs. C’est bien le moins pour un membre fondateur de l’UE (alors CEE), à qui nous devons la majeure partie de la beauté, de la richesse et de la grandeur de la “culture européenne”, depuis les “anciens”, César, Sénèque, et les autres, en passant par Dante, Pic de la Mirandole, Bruno, Galilée, Machiavel, pour arriver plus près, si près de nous, à Goldoni, D'Annunzio (Qui n’a pas visité Il Vittoriale, sa maison, ne comprend pas l’Italie), Gramsci, Malaparte, Buzzati, Levi, Montale (ce Prix Nobel 1975 peu connu en France). Avez-vous pleuré à une représentation de Nabucco ? La langue italienne a été créée pour l’Opéra (à moins que ce ne soit l’inverse), comme pour le cinéma... “E la nave va”, toujours Fellini survivra. Comme De Sica, Rossellini, Scola, Visconti, Pasolini. Et vous, les peintres-sculpteurs-visionnaires, Vinci, Michel-Ange, Raphaël, qu’admirer après vous ? L’UE serait-elle l’Empire Romain ressuscité, par le Traité de... Rome, justement ? Saviez-vous que Panella (“radical-chic”), ancien député européen des grandes années 1970 s’adressant un jour en latin à ses collègues, ne trouva pour lui répondre que... le prince de Habsbourg ? Non, vraiment, l’Italie ou plutôt LES Italies, ne peuvent se contenter d'un paragraphe. Il faudrait y passer sa vie. Sylvie Lainé
Photo personnelle SL 2011
En 1310 - ou peut-être en 1307 ou en 1315 -, Dante Alighieri saluait ainsi son pays qui n’était pas encore vraiment un pays : ‘Il Bel paese che Appennin parte, il bel paese dove il si suona’…
Il avait raison : les Apennins sont une véritable barrière intérieure, sur 1500 km du nord au sud de la péninsule : 18% du territoire ! Les plaines n’y couvrent que le quart des terres - en fait la plaine du Pô -. On s'arrange donc avec l'espace vital, largement occupé par des montagnes, et on est, de ce fait, plus sensible à la qualité de la communication inter-personnelle : lorsqu’on ne peut éviter de rencontrer ses semblables, autant que ce soit plaisant. Les Italiens se rapprochent sans trembler, et on s’entre-regarde davantage dans les ascenseurs italiens qu’on ne le fait ailleurs. Le contact physique accidentel y est possible sans trop de réaction désagréable.
Parce qu’ils sont proches, géographiquement, culturellement, linguistiquement, Français et Italiens se croient cousins. Cette effective proximité rend ambigüe la différence de posture qui surgit au détour d’une collaboration ou d’une simple rencontre. L'Italie est plurielle face à une France compacte.
Son histoire - culture millénaire et nation récente -, explique pour une large part ses caractéristiques culturelles. Ainsi les Régions (20) sont-elles les héritières des "Cités-Etats". Il n’existe pas une Italie, mais plusieurs... Ouverte aux invasions et ingérences étrangères, elle ne pouvait qu'être tolérante et curieuse de qui venait d'au-delà de ses "frontières" qui en étaient si peu. Cette perméabilité culturelle a pour conséquences l'accessibilité humaine, la capacité d'adaptation, l'ouverture et l'agilité mentales, la disponibilité à imaginer, à trouver… et à abandonner rapidement ce qui vient d'être trouvé. La bipolarité nord sud, le polycentrisme urbain, l'identification avec sa ville ou région, une classe politico-administrative issue du Mezzogiorno, l'identité régionale des forces politiques renforce ce qu'on peut qualifier de citoyenneté de clocher. L’Italien a plus de patries que les autres européens. Un Italien sait toujours d’où il est, et en tire gloire, qu'il soit Milanais ou Toscan. La langue elle-même n’était pas commune jusqu’à une époque relativement récente : seuls les dialectes étaient majoritairement utilisés. Ceci explique, pour une part, sa faible influence internationale. Mais entre 1950 et 1960, l'arrivée de la TV, les migrations intérieures et la scolarisation massive ont transformé le paysage linguistique : dès le début de ce siècle, près de 100% des Italiens parlent l'italien. Aujourd'hui, les différences sont moins régionales que socioculturelles.
L’Italien n’a pas de leçon à donner, ni au monde, ni à quiconque. Il se méfie des messages, auxquels il croit peu, et se moque complètement d’être ou non un modèle, du moment que pour lui, individuellement, tout aille bien. Il apprécie comme tout le monde d’avoir raison, mais entre avoir raison et faire une affaire, il préférera toujours faire une affaire... A ce stade, il convient de mettre en garde ceux de leurs interlocuteurs qui imagineraient que l’Italien n’est pas nationaliste. Il l’est, mais pas toujours, ni partout, ni sur tous les terrains. Il l’est sur le terrain de football, il l’est à l’étranger, lorsqu’il s’aperçoit avec horreur que les pâtes s’appellent des nouilles, et qu’elles ne sont pas al dente... Il l’est, en somme, lorsque, quittant le niveau des grands principes, on passe aux choses vraiment sérieuses : le mode de vie, la cuisine, le sport. Ce nationalisme-la est quotidien et pratique, à l’opposé exact de l’universalisme français, mais pas si éloigné, en fin de compte, du regard nord-américain qui constate que les produits vendus à l'étranger ne sont pas tous américains. Reste que la prudence et la réserve sont indispensables face aux critiques que les Italiens prodiguent à foison, sur tout ce qui ne va pas en Italie. Toujours prêts à sous-estimer leur propre capacité économique et d’organisation, ils s’en gaussent gaiement. Pour cela, on les croit un peu masochistes et pas du tout susceptibles. C’est une erreur. Ils le sont. Leur emboîter le pas risque de les mécontenter, et... de nuire à la relation. Au demeurant, au-delà de leurs notables différences, les Italiens existent, ils ont en commun des attitudes, des rites et des codes, et ils affirment de plus en plus leur italianité, ayant pris conscience ces dernières années de leur importance et de la nécessité de veiller à leur image internationale.
Ainsi, princes, marchands, banquiers, tribuns, démagogues, saints, hérétiques, humanistes, employés ou hommes d'affaires, les Italiens sont pragmatiques et lucides… rarement romantiques. On prend ce qu’on peut prendre, voire légèrement plus, juste au cas où... On recherche l’utilité : à quoi ça sert ? Et, méfiant face à l’idéalisme, sceptique à tout hasard, on se laisse rarement impressionner. Chercher à impressionner un Italien est d’ailleurs voué à l’échec.
En somme, comment échapper à l’Italie ? Née comme état en 1861, son histoire se confond avec celle de l'Europe. En 1861, Victor-Emmanuel II est roi d'Italie. L'Autriche cède la Vénétie en 1866, Rome est prise en 1871, elle devient capitale. L'Italie est née. Et elle ne va pas arrêter de se renforcer malgré ses vicissitudes historiques. En 2025, le PIB par habitant y dépasse le PIB français (certes, c’est AUSSI grâce à la baisse de la population italienne, et à l'augmentation de la population française). En 2023, 8e puissance économique mondiale (ouf, la France est 7ème, mais tout de même derrière les Etats-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Inde), l’Italie est aussi l’un des plus VIEUX pays au monde. L’âge moyen dépasse désormais 47 ans et près du quart de la population est âgée de plus de 65 ans (en 2024 : 24,6% des 59 millions d’habitants, nombre d’ailleurs en diminution de - 0,01% sur l’année précédente). Quant à la natalité, elle est à son plus bas historique. L’Italie est donc confrontée à la diminution de sa population. Ce vieillissement a des répercussions profondes sur l’économie, le système de santé, le marché du travail et la productivité, sans oublier l’état d’esprit collectif. Pas étonnant que l'âge donnant droit à la retraite y ait été fixé à 67 ans (sous condition d’au moins 20 ans de cotisations). Avez-vous l’envie d’explorer l’Italie avec nous ? N’hésitez pas ! Avec qui, au fait ? Outre votre dévouée Sylvie Lainé, dont les tentations italiennes sont bien connues, avec Roberta Cecchin, au parcours bi national inspirant… Lisez ce qui suit. Sylvie Lainé
Source principale : ‘Management de la différence’ , S.Lainé, 1ère édition AFNOR 2004 / Source complémentaire : World Economic Outlook, avril 2025 de la Banque mondiale, cité par ‘La vie économique’, revue du Secrétariat d’Etat à l’économie de la Confédération suisse.
En savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Portail:Italie
Lorsque j’ai fait la connaissance de Roberta CECCHIN, il y a pas mal d’années, nous étions, l’une et l’autre, membres du comité France de FAI - Fondo Ambiente Italiano -, la plus importante fondation italienne de promotion et de protection du patrimoine culturel, artistique et environnemental italien, élément fondamental des racines et de l’identité de ce pays.
En somme, c’est grâce à une sensibilité artistique commune que je l’ai connue, comme d’autres amis italiens, aujourd’hui fidèles abonnés de Mémoires Vives, voire actifs contributeurs comme Fulvio SALAFIA, mon illustrateur milanais préféré (nos premiers lecteurs se souviennent sans doute de ses feuilletons dessinés sur la COVID ou l’Europe).
Comme dans la chanson, Roberta et moi, nous nous sommes perdues de vue et nous nous sommes retrouvées… Et l’originalité de son histoire m’a conduite à lui confier une rubrique ‘Italie’ qu’elle animera à partir de septembre. L’histoire de la plus italienne des Parisiennes et de la plus parisienne des Italiennes est faite de mobilité internationale, de défis, de rencontres, de travail… et peut-être même de folie. Jugez-en.
Crédit Photo : Kobayashi
Originaire de Lombardie, précisément de Mantoue, grandie à Parme, en Emilia Romagna, arrivée à Paris pour quelques mois seulement… elle n’en est finalement jamais repartie. Douze ans plus tard, Roberta CECCHIN possède une double nationalité, et un regard unique sur la France : celui d’une Italienne qui observe avec humour nos habitudes, nos contradictions et notre art de vivre… avant de les raconter à ses concitoyens. Et dans l’autre sens, pour nous Français, elle décrypte avec malice les codes et les petits secrets de l’Italie. En somme c’est « l’Italie mode d’emploi », version Roberta… Où ? Sur scène : « Una Roberta a Parigi », et « Una Roberta débarque chez vous ! ». En quelques années, elle a réalisé plus de 200 représentations, devant 15 000 spectateurs largement conquis. Elle a participé au Festival OFF d’Avignon en 2023, 2024 et 2025 et présenté plusieurs fois son spectacle en français en Italie (Parme et Milan).
Je vous propose de lire une adaptation synthétique d’extraits d’un entretien du 15 mai 2026 entre Roberta et Claire PLANTINET, journaliste TV Culture, Créatrice du podcast “ALLORA, rencontres italiennes inspirantes” (Podcast hébergé par : Acast / https://lnkd.in/e3ietwYF
CP : As-tu toujours eu le goût du voyage et du mouvement ?
RC : Après des études à Parme, je suis partie en Russie apprendre le russe, avant de faire escale un peu plus tard à Cardiff au Pays de Galle pour une année ERASMUS, puis retour en Italie pour entrer dans la vie active, d’abord dans l’industrie, puis dans la Banque (au Crédit Agricole). Je m’y suis spécialisée en statistiques et j’ai eu la chance de participer à la création des premières bases de données clients aujourd’hui utilisées par toutes les banques en Europe. Et j’ai eu l’opportunité sur ce sujet de donner des conférences à Londres, à Berlin, une découverte d’autres villes …
CP : En 2014, on te propose un poste à Paris, au Crédit Lyonnais (LCL) …
RC : Je débarque à Paris en juin 2014, sans parler français, pour une mobilité internationale de 6 mois : marketing d’acquisition et de fidélisation des clients… J’ai commencé par explorer le Paris des cartes postales. Au bout d’un mois, j’avais visité plus de lieux dans cette ville que les Parisiens dits ‘de souche’. Puis j’ai accepté un contrat d’expatriation comme directrice marketing internationale toujours dans le Groupe Crédit Agricole. C’est alors que j’ai vraiment commencé à observer les cultures et leurs différences…
CP : Existe-t-il une anecdote à l’origine de ton intérêt pour les malentendus culturels ?
RC : Hélas oui ! Ayant découvert qu’en France, en tout cas avant la COVID, tout le monde se fait la bise (d’ailleurs 3 ou 4 fois !) en arrivant au bureau, je me suis pliée à ce code, voulant apparaître polie. Mais je n’avais pas mesuré le temps que cela prend. Le matin de mon arrivée dans mon nouveau poste, convoquée à un comité de direction, j’y arrive en retard du fait de tous ces échanges de bises avec la totalité de mon étage… Pour m’excuser, je choisis de dire la vérité :‘Désolée, c’était plus long que prévu de baiser tout le monde dans le service.’ Silence de mort suivi d’un éclat de rire général… Et moi, je ne comprenais pas pourquoi…
CP : Ainsi as-tu transformé tes étonnements en spectacle !
RC : En fait, cela a commencé par l’affluence aux pauses café dans mon département où je racontais des anecdotes ‘culturelles’ d’incompréhension entre nos deux pays… En 2019, j’ai sauté le pas, je me suis inscrite à une formation d’écriture scénique. Il était temps que je monte sur scène… Mais j’ai commencé par la radio, en février 2020, en plein COVID (sur Radio DJ).
CP : En 2021, tu lances un spectacle au Théâtre Le Bout rue Frochot à PARIS ... ‘Una Roberta a Parigi’ .
RC : Sur scène, j’ai élargi mon propos : des clichés pour sourire - ils ne manquent pas - mais aussi des références historiques, patrimoniales, artistiques, toujours bien sûr avec le sourire. Les Français croient connaître l’Italie, ils la connaissent mal. Il en est de même pour les Italiens s’agissant de la France. Je suis une sorte de passerelle entre les deux cultures. Ensuite, le spectacle s’est exporté dans de nombreuses villes françaises (puis italiennes !), son intitulé est devenu ‘Roberta débarque à Dijon, à Nantes, etc …’ Et j’adapte toujours mon texte à la ville qui m’accueille. J’ai également lancé en septembre 2022, à Paris un ‘Divina Comedy Show’ où j’invite des humoristes italiens à se produire EN ITALIEN !
CP : Et ta carrière à la banque ?
RC : Je la poursuis ! Actuellement, j’y assume les fonctions de Responsable Coordination et Synergies Italie, toujours au sein du Groupe Crédit Agricole. Et je suis assez productive : je n’ai ni enfant ni mari ! Je suis convaincue qu’une femme qui travaille avec 4 enfants et un mari peu motivé par le travail domestique, en fait beaucoup plus que moi ! Aujourd’hui, je dis merci au Crédit Agricole pour toutes les opportunités, la confiance et l’ouverture internationale qui ont changé ma vie. Et je dis merci à la France, qui m’a accueillie, transformée… qui m’a donné une deuxième langue, un second métier, la scène et même une deuxième nationalité. Un double regard qui m’éclaire et m’enrichit 🇮🇹🇫🇷 ! Et merci à tous ceux qui m’accompagnent dans cette aventure un peu improbable entre entreprise, inter culturel et humour …
CP : Un mot de conclusion ?
RC : Si mon parcours peut transmettre une chose, c’est peut-être cela : parfois, les chemins les plus inattendus deviennent les plus beaux. Et laissez moi dire aussi « TROPPO È BELLO » . On m’a toujours dit que j’étais “trop”. Trop énergique. Trop sensible. Trop passionnée. … Trop tout. J’admets que je suis un mélange d’excès, d’émotion, de contradictions, d’audace, d’accent et d’hyper activité… Mais peut-être que ce qui est “trop” pour les autres n’est pas forcément trop pour moi. Parce que parfois… le trop est beau.
Merci Claire PLANTINET ! Merci Roberta CECCHIN et à bientôt !
Les prochains spectacles 2026 de Roberta Cecchin…Pour en savoir plus : www.unarobertaaparigi.fr
🎟️ ST JEAN DE MAURIENNE - 10 Septembre
🎟️ ROME - 21-22 Septembre (en français) - 23 Settembre (in italiano)
🎟️ MONDORF-LES-BAINS (Luxembourg) - 27 Septembre // GRENOBLE - 1-3 octobre
🎟️ MILANO 10-11 octobre (in italiano) // Catania 15-18 ottobre (in italiano) - 16-17 ottobre (en français)
🎟️ ANTIBES - 22 -24 Octobre // CASTELNAUDARY 6 Novembre // BEAUVAIS - 21 novembre
🎟️ BESANÇON - 25 novembre // ST ETIENNE - 5 Décembre // BREST- 12 décembre
Toute la France est bouleversée. À juste titre. Parce qu’une petite fille est morte qui ne devrait pas l’être. Malheur à ceux par qui le scandale arrive. Ils sont nombreux, forcément, nos systèmes sont complexes, les responsabilités s’y bousculent et s’y cachent derrière des procédures confuses auxquelles plus personne ne comprend rien. On se demande même parfois si elles ne sont pas écrites dans ce but : que personne n’y comprenne rien, un moyen de protection comme un autre. Remuer la boue, soulever les tapis, s’écarter des frontières de sa fonction, lancer une alerte, n’est pas très bien vu dans les administrations. S’exposer, s’imaginer qu’on est en charge de résoudre les problèmes, vite et bien tant qu’à faire, est une erreur.
Parfois me revient une réflexion qui m’avait été faite il y a vraiment longtemps, j’étais jeune ou presque, c’est dire, par un monsieur bien de sa personne, très très diplômé de très hautes grandes écoles, au demeurant cultivé et plutôt sympathique. Ce monsieur, figurez-vous, m’a dit un jour, sans acrimonie, presque avec bienveillance, comme on donne une leçon à une gamine rebelle - j’étais l’une des plus jeunes directeurs (on ne dit pas directrice, ça fait école communale, ou pire, féministe voire wokiste) -, bref ce monsieur m’a dit : “Il n’y a pas que les résultats dans la vie, attention, attention, l’essentiel est de ne PAS faire de vagues !”.
Le monde n’a pas vraiment changé depuis, en tout cas le nôtre. Alerter d’un dysfonctionnement, s’inquiéter d’un retard de signalement, insister pour ouvrir ou traiter un dossier, est un risque. Or protection bien ordonnée commence par la sienne propre. S’il est question d’un plausible accident nucléaire, on peut à la rigueur comprendre. Mais s’agissant d’un danger potentiel visant un enfant, vous n’y pensez pas ! Et si l’on se trompait, on se couvrirait de ridicule et peut-être même d’opprobre.
Une petite fille est morte qui ne devrait pas l’être. Est-ce suffisant pour plus de vigilance dans l’avenir ? Peut-être. Certaines initiatives suscitent un zeste d’espoir. Ainsi, le Parlement du Territoire de juin, action initiée et conduite par la députée Sandrine Josso est-il consacré à la justice criminelle et au respect des victimes, dit autrement à la situation de la Justice dans notre pays et à la juste prise en compte de la parole des victimes. Pour connaître le fonctionnement et surtout le suivi rigoureux de ces ‘Parlements du territoire’, je me veux optimiste.
Une petite fille est morte qui ne devrait pas l’être. Et de trop nombreux enfants avant elle et pendant que j’écris sont maltraités par leurs proches. Je pleure avec chacune et chacun, et je pleure aussi, permettez-moi, pour deux autres petites filles, qui ne sont pas mortes, mais dont le père est le contraire d’un papa : un prédateur. Quelle sera leur vie ? Pourront-elles oublier la noirceur du nom qu’elles portent, ou même seulement s’en guérir ? Pourront-elles éviter les regards en biais ou carrément hostiles ? Oui, j’ai de la compassion AUSSI pour ces deux petites filles-là.
J’étends ma compassion à des “débuts d’enfants”. Je veux parler des nouveaux-nés pakistanais illégitimes ou simplement mal nés que leur famille enveloppe d’un linge et va vite jeter après l’accouchement sur les monceaux d’ordures au coin de la rue. Un peu comme pratiquaient les Romains de la grande époque, quand ils portaient des toges et régnaient sur le monde connu. Pas de chrono centrisme alertent les historiens ! Mais les nouveaux-nés pakistanais, ils sont de notre temps me semble-t-il ? Certaines associations caritatives locales, admirables, se chargent de recueillir ces minuscules humains emmaillotés de blanc et d’une mauvaise ficelle. La plupart sont morts sans même avoir eu accès à un nom. Ces hommes et ces femmes de bien les enterrent alors avec solennité en leur offrant, à défaut d’une vie, des rites de deuil au moment où ils redeviennent poussière. Quant aux survivants, ils rejoignent des refuges où ils attendent d’être adoptés (discrètement, c’est mal vu) par des demandeurs d’enfants en manque de descendance.
Pour s’indigner avec moi : Enquête documentaire ‘Pakistan, enfants interdits jetés à la naissance’ sur You Tube
J’ai de la compassion en somme pour les millions d’enfants du monde qui sont nés dans le malheur et pour le malheur.
Pendant que j’y suis à m’indigner, j’ai du mal à applaudir le soi-disant ‘accord’ entre les Etats-Unis et les gouvernants iraniens actuels. Téhéran peut souffler, on va même injecter des millions de dollars pour redresser son économie mal en point. Et, ouf, on traitera de ces minables questions de menaces nucléaires un peu plus tard. Mais tout ne va pas bien dans le meilleur des mondes possibles pour faire mentir Pangloss, le compagnon de Candide. Tout ne va pas bien, je le crains, pour les Iraniens et les Iraniennes, pour leurs enfants adolescents, qui se sont faits massacrer par milliers en rêvant de liberté. En somme, j’ai honte, avec l’impression désagréable que l’Occident les a trahis.
Et puisque je suis lancée, je continue : j’ai honte aussi qu’on ait oublié Israël dans cette histoire d’accord. On m’objectera qu’on oublie fréquemment Israël, plus souvent bouc émissaire que modèle culturel. Heureusement que ce pays si petit dispose d’une armée si efficace, qui lutte et luttera encore avec détermination en rêvant de sécurité. Et les civils de ce pays si petit continueront sans doute presque toutes les nuits à rejoindre des abris où ils font chanter leurs enfants pour qu’ils supportent les missiles. Tout ça pour ça ? Sylvie Lainé
Depuis début juin, Hérat est en état d’urgence. La police des mœurs humilie, frappe et emprisonne des femmes déjà entièrement voilées. ET LES HOMMES SONT DESCENDUS DANS LA RUE, le 9 juin, pour manifester et protester contre les traitements infligés à leurs femmes, leurs mères, leurs soeurs, leurs filles. Malgré l’horreur de la situation, cet événement est une source de joie et d’espoir. Hommage aux hommes d’Hérat ! Les Afghanes font preuve d’une résilience extraordinaire, et la solidarité des Afghans leur est indispensable. Que croyez-vous qu’il s’est passé à Hérat, face à une foule en colère et masculine (avec quelques femmes d’un courage inouï) ? Les talibans ont ouvert le feu. Oui, à balles réelles. Sur des gens désarmés. Bien sûr qu’il y a eu des morts, au moins une dizaine parait-il, dont un garçon de 12 ans. Et des dizaines de blessés.
Et, pour compléter ce sinistre tableau, les talibans se sont livrés à une sorte de racket : les familles devaient payer pour récupérer leurs proches emprisonnés. Jusqu’à quand les grands dirigeants de ce monde indifférent supporteront-ils cette fabrique de violence et de terrorisme ? Reste que cette révolte populaire contre l'apartheid de genre, ce gYnocide, forme nouvelle de crime contre l’humanité, nous offre une lueur d’espoir. De même offre une lueur d’espoir l’opposition de 34 députés européens à l'octroi de visas aux représentants du régime taliban. Saluons la réaction indignée de ces députés, certes peu nombreux mais déterminés, à l'invitation à Bruxelles de représentants du régime taliban dans le cadre de discussions sur les procédures de retour de ressortissants afghans depuis l'Union européenne. Selon eux ‘Une telle initiative enverrait un signal politique extrêmement préoccupant. Le régime taliban est responsable de violations massives et systématiques des droits humains, en particulier à l'encontre des femmes, des filles, des journalistes, des défenseurs des droits humains et des minorités. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, les talibans ont mis en place un système de répression et d'exclusion largement documenté et fermement condamné. En particulier, le gouvernement taliban vient d'adopter une nouvelle loi légalisant le mariage des filles dès l'âge de 9 ans. Dans ces conditions, il ne saurait être question de négocier avec un régime qui opprime son propre peuple…’ Sylvie Lainé
Source : La lettre d’Afghanistan https://buff.ly/PJrTBgC et Club France-Afghanistan club-france-afgha@orange.fr
Giovanni Giolitti (1842 – 1928 / Ancien président du Conseil des ministres du Royaume d'Italie)
MERCI à ROBERTA CECCHIN, à CLAIRE PLANTINET, à l’équipe de SANDRINE JOSSO, et à ELISABETH CAZAUX, fondatrice de La Lettre d’AFGHANISTAN, pour leurs contributions,
aux côtés de votre bien dévouée SYLVIE LAINÉ.
Photo d’ouverture : CORRIERE DELLA SERA / Collection familiale
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